ZONE LIBRE

 

 

Du temps de guerre où la France était divisée en deux par les Allemands, notre ville appartenait à la zone, dite libre, où venait demeurer, ou se camoufler au moins pour quelques temps, de nombreux réfugiés hostiles au régime de Vichy ou qui craignaient d’être inquiétés par les instances françaises obéissantes à la GESTAPO, où ceux qui encore étaient clandestinement en transit pour la France Libre.

Je conversais, un jour, avec un ami peintre en renom dans la ville et très au courant de ce qui s’y passait. Il travaillait sur la place de la poste. à l’une ses toiles placée sur un chevalet quand survint un homme de belle carrure auquel il manquait un bras ; un homme à la figure burinée et aux cheveux gris. C’était une connaissance de mon ami le peintre, qui plaisanta avec lui en parlant de la toile ; on plaisanta ensemble quelques minutes et mon ami finit par me présenter le nouveau venu : c’était Blaise Cendrars. De son vrai nom Frédéric Sauser, Cendrars (1881-1961), né en Suisse puis naturalisé Français, puisa son inspiration , en prose et en vers, dans son existence aventureuse, publiant de très riches récits autobiographiques . "  Par son oeuvre romanesque, nouvelle en littérature, Cendrars annonce les auteurs beatniks "(L’Encyclopédie.)

M’étonnant, ce jour là du nombre de personnalités que l’on pouvait croiser dans la ville, mon ami peintre, me répliqua  à voix basse;  " Tenez regardez au milieu de ce groupe d’hommes qui passe devant nous, vous avez Louis Jouvet " ; tournant la tête, je reconnus le célèbre comédien.

Déambulant, un autre jour avec un ami enseignant au Lycée, nous fûmes abordés par l’un de ses collègues, un petit homme bigle et disert auquel il me présenta tout en conversant ensemble le long d’une artère principale de la ville: c’était Jean-Paul Sartre qui quitta l’enseignement après la libération.

Résidait aussi, avec son épouse, dans notre ville où le philosophe Blondel les avait attirés, un couple d’amis, les Marc, que nous avions connus avant la guerre, ma femme et moi . Lui, Aleksandre Markovitche Lipiandky , né à Odessa d’une famille juive, avait épousé une jeune protestante qui partagea son activité militante en faveur de l’Union Européenne des Fédéralistes dont il fut le premier secrétaire général. Alexandre Marc fut, avec Denis de Rougemont, que je connus au cours de réunions qui se passaient chez lui, un pionnier du fédéralisme européen.

Proche des dominicains, Alexandre Marc se convertit au catholicisme. Actifs dans la Résistance et menacés d’arrestation, les Marc se réfugièrent en Suisse au début de 1943. Décédé en février 2000, Alexandre Marc, pionnier du fédéralisme européen, fut l’exemple de l’union de la pensée et de l’action qui inspirèrent sa philosophie. Ceux qui, comme moi, l’on fréquenté peuvent en témoigner .